La Thébaïde ou les frères ennemis
JOCASTE, OLYMPE.
JOCASTE
ILs sont sortis, Olympe ? Ah mortelles douleurs !
Qu’un moment de repos me va couster de pleurs !
Mes yeux depuis six mois estoient ouverts aux larmes,
Et le sommeil les ferme en de telles allarmes ?
5
Il devoit bien plutost les fermer pour jamais,
Que de favoriser le plus noir des forfaits.
Mais en sont ils aux mains ?
OLYMPE.
Du haut de la muraille,
Je les ay veûs déja tous rangez en bataille,
I’ay veu déja le fer briller de toutes parts,
10Et pour vous avertir, j’ay quitté les rempars.
I’ay veu le fer en main Etéocle luy mesme ;
Il marche des premiers, & d’une ardeur extréme
Il montre aux plus hardis à braver le danger.
JOCASTE.
N’en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger,
à vn Page.
15
Que l’on aille au plus viste avertir la Princesse,
Je l’attens. Juste Ciel ! soustenez ma foiblesse,
Il faut, il faut courir
apres ces inhumains,
Il les faut separer, ou mourir par leurs mains.
Nous voicy donc, Olympe, à ce iour
détestable
20Dont la seule frayeur me rendoit miserable,
Ny prieres, ny
pleurs, ne m’ont de rien servy,
Et le couroux du sort vouloit estre assouvy.
O toy, qui que tu sois qui rens le jour au monde,
Que ne l’as tu laissé dans une nuit profonde ?
25A de si noirs forfaits, prestes-tu tes rayons,
Et peus-tu sans horreur voir ce que nous voyons ?
Mais ces Monstres, helas ! ne t’espouvantent
gueres,
Le seul sang de Lajus les a rendus vulgaires ;
Tu peus voir sans frayeur les crimes de mes Fils,
30
Apres ceux que le Pere & la Mere ont commis :
Tu ne t’estonnes pas si mes Fils sont perfides,
S’ils sont tous deux méchans, & s’ils sont parricides,
Tu sçais qu’ils sont sortis d’un sang incestueux,
Et tu t’estonnerois s’ils estoient vertueux.
35
Ce sang en leur donnant la lumiere céleste,
Leur donna pour le crime une pente funeste,
Et leurs cœurs infectez de ce fatal poison,
S’ouvrirent à la haine avant qu’à la raison.
JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE.
Jocaste.
MA Fille,
avez vous sçeu l’excez de nos miseres.
ANTIGONE.
40
Oüy, Madame, on m’a dit la fureur de mes freres.
JOCASTE.
Allons, chere Antigone, allons tout de ce pas,
Arrester s’il se peut leur parricide bras,
Allons leur faire voir ce qu’ils ont de plus tendre ;
Voyons si contre nous ils pourront se défendre,
45Ou s’ils oseront bien dans leur noire fureur
Respandre nostre sang pour attaquer le leur.
ANTIGONE.
Madame, c’en est fait, voicy le Roy luy mesme.
JOCASTE, ANTIGONE, ETEOCLE, OLYMPE.
JOCASTE.
OLympe, soustiens moy, ma douleur est extréme.
ETEOCLE.
Madame qu’avez vous ? Et quel mal si caché….
JOCASTE.
50
Ah ! mon Fils, de quel sang estes vous-là taché ?
Quelles traces de sang voi-je sur vos habits ?
Est-ce de vostre Frere, ou n’est-ce point du vostre ?
ETEOCLE.
Non, Madame, ce n’est ny de l’un
ny de l’autre,
Polinice à mes yeux ne s’est point presenté,
55
Et l’on s’est peu battu d’un & d’autre costé.
Seulement quelques Grecs d’un insolent courage,
M’ayant osé d’abord disputer le passage,
J’ay fait mordre la poudre à ces audacieux,
Et leur sang est celuy qui paroist à vos yeux.
JOCASTE.
60
Mais pourquoy donc sortir avecque vostre Armée,
Quel est ce mouvement qui m’a tant alarmée ?
ETEOCLE.
Madame il estoit temps que j’en usasse
ainsi,
Et je perdois ma gloire à demeurer icy.
Je n’ay que trop languy derriere une muraille,
65
Je brûlois de me voir en un champ de bataille,
Lors que l’on peut paroistre au milieu des hazards,
Un grand cœur est honteux de garder des remparts.
J’estois las d’endurer que le fier Polinice
Me reprochast tout haut cét indigne exercice,
70
Et criast aux Thebains, afin de les gaigner,
Que je laissois aux fers ceux qui me font regner.
Le Peuple à qui la faim se faisoit déja craindre,
De mon peu de vigueur commençoit à se plaindre,
Me reprochant déja qu’il m’auoit couronné,
75Et que j’occupois mal le rang qu’il m’a donné.
Il le faut satisfaire, & quoy qu’il en arrive,
Thebes dés aujourd’huy ne sera plus captive,
Je veux, en n’y laissant aucun de mes soldats,
Qu’elle soit seulement juge de nos combats.
80
J’ay des forces assez pour tenir la campagne,
Et si quelque bon-heur nos armes accompagne,
L’insolent Polinice & ses Grecs
orgüeilleux,
Laisseront Thebes libre, ou mouront à ses
yeux.
JOCASTE.
Vous preserve le Ciel d’une telle Victoire,
85
Thebes ne veut point voir une action si noire,
Laissez là son salut & n’y songez jamais ;
La Guerre vaut bien mieux que cette affreuse Paix.
Dont le flambeau fatal desole cette terre.
Plustost qu’un si grand crime en arreste le cours.
90
Vous-mesme d’un tel sang soüilleriez vous vos Armes ?
La Courone pour vous a t’elle tant de charmes ?
Si par un parricide il la falloit gaigner
Ah ! mon Fils, à ce prix voudriez vous regner ?
Mais il ne tient qu’à vous si l’honneur vous anime,
95De nous donner la Paix, sans le secours d’un
crime,
Vous pouvez-vous montrer genereux tout a fait,
Contenter vostre Frere, & regner en
effet.
ETEOCLE.
Appellez-vous regner luy ceder ma Couronne,
Quand le sang, & le Peuple à la fois me la donne ?
JOCASTE.
100
Vous sçavez bien, mon Fils, que le choix & le sang
Luy donnent comme à vous sa part à ce haut rang.
Oedipe en achevant sa triste destinée
Ordonna que chacun regneroit son année,
Et n’ayant qu’un Estat à mettre sous vos Lois,
105
Il voulut que tous deux vous en fussiez les Rois.
A ces conditions vous voulustes
souscrire,
Le sort vous appella le premier à l’Empire,
Vous montastes au Trosne, il n’en fut point jaloux,
Et vous ne voulez pas qu’il y monte apres vous ?
ETEOCLE.
110
Il est vray, je promis, ce que voulut mon Pere,
Pour un Trosne est-il rien qu’on refuse de faire ?
On promet tout, Madame, afin d’y parvenir,
Mais on ne songe apres qu’à s’y bien maintenir.
J’estois alors sujet, & dans l’obeïssance,
115
Et je tiens aujourd’huy la supréme puissance :
Ce que je fis alors ne m’est plus une Loy,
Le devoir d’un Sujet n’est pas celuy d’un Roy.
D’abord que sur sa teste il reçoit la Couronne,
Un Roy sort à l’instant de sa propre personne,
120
L’interest du public doit devenir le sien,
Il doit tout à l’Estat, & ne se doit plus rien.
JOCASTE.
Au moins doit-il, mon Fils, quelque chose à sa gloire,
Dont le soin ne doit pas sortir de sa memoire,
Et quand ce nouveau rang l’affranchiroit des Lois,
125
Au moins doit il tenir sa parole à des Rois.
ETEOCLE.
Polinice à ce titre auroit tort de pretendre,
Thebes sous son pouvoir n’a point voulu se rendre,
Et lors que sur le Trosne il s’est voulu placer,
C’est elle & non pas moy qui l’en a sçeû
chasser.
130Thebes doit elle moins redouter sa puissance,
Apres
avoir six mois senty sa violence ?
Voudroit-elle obeïr à ce Prince inhumain,
Qui vient d’armer contr’-elle & le fer & la faim ?
Prendroit-elle pour Roy l’Esclave de Mycéne,
135Qui pour tous les Thebains n’a plus que de la haine,
Qui s’est au Roy d’Argos indignement soûmis,
Et que l’Hymen attache à nos fiers ennemis ?
Lors que le Roy d’Argos l’a choisi pour son Gendre,
Il esperoit par luy de voir Thebes en cendre,
140L’amour eût peu de part à cét hymen honteux,
Et la seule fureur en alluma les feux.
Thebes m’a couronné pour éviter ses chaisnes ;
Elle s’attend par moy de voir finir ses peines,
Il la faut accuser si je manque de Foy,
145Et je suis son Captif, je ne suis pas son Roy.
JOCASTE.
Dites, dites plutost, cœur ingrat & farouche,
Qu’auprés du Diadême il n’est rien qui vous touche ;
Mais je me trompe encor ce rang ne vous plaist pas,
Et le crime tout seul a pour vous des appas.
150
Hé ! bien, puis qu’à ce point vous en estes avide,
Je vous offre à commettre un double parricide,
Versez le sang d’un Frere : Et si c’est peu du sien,
Je vous invite encore à respandre le mien.
Vous n’aurez plus alors d’ennemis à sousmettre,
155D’obstacle à surmonter ny de crime à commettre,
Et n’ayant plus au Trosne un
fascheux
concurrent,
De tous les Criminels vous serez le plus grand,
ETEOCLE.
Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous satisfaire,
Il faut sortir du Trosne & couronner mon frere,
160Il faut pour seconder vostre injuste projet,
De son Roy que j’estois devenir son sujet.
Et pour vous élever au comble de la joye,
Il faut à sa fureur que je me livre en proye,
Il faut par mon trépas….
JOCASTE.
Ah Ciel ! quelle rigueur,
165Que vous penetrez mal dans le fonds de mon cœur !
Je ne demande pas que vous quittiez l’Empire,
Regnez tousjours, mon Fils, c’est ce que ie desire.
Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié,
Si pour moy vostre cœur garde quelque amitié ;
170Et si vous prenez soin de vostre gloire mesme,
Associez un Frere à cét honneur supréme ;
Ce n’est qu’un vain éclat qu’il recevra de vous,
Vostre regne en sera plus puissant & plus doux.
Les Peuples admirant cette vertu sublime,
175Voudront tousjours pour Prince un Roy si magnanime,
Et cét illustre effort, loin d’affoiblir vos droits,
Vous rendra le plus juste & le plus grand des Rois.
Ou s’il faut que mes vœux vous treuvent inflexible,
Si la Paix à ce prix vous paroist impossible,
180Et que le Diadéme
ait pour vous tant d’attraits,
Au moins consolez-moy de quelque heure de Paix,
Accordez quelque tréve à ma douleur amere,
Et cependant, mon Fils, j’iray voir vostre Frere,
La pitié dans son ame aura peut estre lieu,
185Ou du moins pour jamais j’iray
luy dire Adieu.
Dés ce mesme moment permettez que je sorte,
J’iray jusqu’à sa tente, & j’iray sans escorte,
Dans cette occasion rien ne peut m’émouvoir.
ETEOCLE.
Madame, sans sortir vous le pouvez
bien voir.
190Et si cette entreveuë
à pour vous tant de charmes,
Il ne tiendra qu’à luy de suspendre nos armes,
Vous pouvez dés cette heure accomplir vos souhaits,
Et le faire venir jusques dans ce Palais.
Je feray plus encore, & pour faire connoistre,
195Qu’il a tort en effet de me nommer un traistre,
Et que je ne suis pas un tyran odieux,
Que l’on fasse parler & le Peuple & les Dieux.
Si le Peuple
le veut,
je
luy cede ma place,
Mais qu’il se rende aussi si le Peuple le chasse,
200
Je ne force personne, & j’engage ma foy
De laisser aux Thebains à se choisir un
Roy.
JOCASTE, ETEOCLE, ANTIGONE, CREON, OLYMPE.
CREON,
au Roy.
SEigneur, vostre sortie a mis tout en allarmes,
Thebes qui croit vous perdre est déja toute en larmes,
L’épouvante & l’horreur regnent de toutes parts,
205Et le Peuple effrayé tremble sur ses rempars.
ETEOCLE.
Cette vaine frayeur sera bien-tost calmée.
Madame, je m’en vais retrouver mon Armée,
Cependant vous pouvez accomplir vos souhaits,
Faire entrer Polinice, & luy parler de Paix.
210Creon, la Reyne icy commande en mon absence,
Disposez tout le monde à son obeyssance,
Laissez pour recevoir & pour donner ses loys,
Vostre Fils Ménécée, & j’en ay fait le choix.
Comme il a de l’honneur autant que du courage,
215Ce choix aux Ennemis ostera tout ombrage,
Et sa vertu suffit pour les rendre assurez,
Commandez-luy, Madame.
à Creon.
Et vous, vous me suivrez.
CREON.
Quoy, Seigneur…
ETEOCLE.
Oüy
Créon, la chose est resoluë.
CREON.
220Et vous quittez ainsi la puissance absoluë ?
ETEOCLE.
Que je la quitte ou non ne vous tourmentez pas,
Faites ce que j’ordonne, & venez sur mes pas.
JOCASTE, ANTIGONE, CREON, OLYMPE.
CREON.
Qu’avez-vous fait, Madame, & par quelle conduite,
Forcez vous
un Vainqueur à prendre ainsi la fuite ?
Ce conseil va tout perdre.
JOCASTE.
Il va tout conserver,
Et par ce seul conseil Thebes se peut sauver.
CREON
Et quoy, Madame, & quoy, dans l’estat ou nous sommes,
Lors qu’avec
un renfort de plus de six mille hommes,
La Fortune promet toute chose aux Thebains,
230Le Roy se laisse oster la Victoire des mains ?
JOCASTE.
La Victoire, Creon, n’est pas tousjours si belle,
La honte & les remords vont souvent
apres elle,
Quand deux Freres armez vont s’égorger entr’eux,
Ne les pas separer, c’est les perdre tous deux.
235Peut-on faire au Vainqueur une injure plus noire,
Que luy laisser gaigner une telle Victoire ?
CREON.
Leur couroux est trop grand….
JOCASTE.
Il peut estre adoucy.
CREON.
Tous deux veulent regner.
JOCASTE.
Ils regneront aussi :
CREON.
On ne partage point la grandeur souveraine ;
240Et ce n’est pas un bien qu’on quitte & qu’on reprenne.
JOCASTE.
L’interest de l’Estat leur servira de Loy.
CREON.
L’interest de l’Estat est de n’avoir
qu’un
Roy,
Qui d’un ordre constant gouvernant ses Provinces,
Accoustume à ses Loys & le Peuple & les Princes.
245Ce regne interrompu de deux Rois differens,
En luy donnant deux Rois luy donne deux tyrans.
Vous les verriez tousjours
l’un à l’autre contraire,
Destruire aveuglement ce qu’auroit fait vn
Frere,
L’un sur l’autre
tousjours former quelque attentat,
250Et changer tous les ans la face de l’Estat.
Ce terme limité que l’on veut leur prescrire,
Accroist leur violence en bornant leur Empire,
Tous deux feront gemir les Peuples tour à tour,
Pareils à ces torrens qui ne durant
qu’un jour,
255Plus leur cours est borné, plus ils font de ravage,
Et par de grands degasts signalent leur passage.
JOCASTE.
On les verroit plûtost par de nobles projets,
Se disputer tous deux l’amour de leurs Sujets.
Mais avoüez Creon, que toute vostre peine,
260C’est de voir que la Paix rend vostre attente vaine,
Et qu’en vous esloignant du Trosne ou vous tendez,
Elle rend pour jamais vos desseins avortez.
Comme apres
mes
enfans le droit de la naissance,
Fait tomber en vos mains la supréme puissance,
265Le sang qui vous unit aux deux Princes mes Fils,
Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis :
Et vostre ambition qui tend à leur Fortune,
Vous donne pour tous deux une haine commune ;
Vous inspirez au Roy vos conseils dangereux,
270Et vous en servez
un pour les perdre tous deux.
CREON.
Je ne me repais point de pareilles chimeres,
Mes respects pour le Roy sont ardens & sinceres,
Et mon ambition est de le maintenir
Au Trosne ou vous croyez que je veux parvenir.
275Le soin de sa grandeur est le seul qui m’anime,
Je hay ses ennemis, & c’est la tout mon crime ;
Je ne m’en cache point, mais à ce que je
voy,
Chacun n’est pas icy criminel comme moy.
JOCASTE.
Tant que pour ennemy le Roy n’aura qu’un Frere,
280
Sa personne, Creon, me sera toûjours chere ;
De lasches Courtisans peuvent bien le haïr,
Mais vne Mere enfin ne peut pas se trahir.
ANTIGONE.
Vos interests icy sont conformes aux nostres,
Les ennemis du Roy ne sont pas tous les vostres ;
285Creon, vous estes Pere, & dans ces ennemis,
Peut-estre songez-vous que vous avez
vn
Fils ;
On sçait de quelle ardeur Hémon sert Polinice.
CREON.
Oüy,
je le sçay, Madame, & je luy fais justice ;
Je le dois en effet distinguer du commun ;
290Mais c’est pour le haïr encor plus que pas un ;
Et je souhaitterois dans ma juste colere,
Que chacun le haïst comme le hait son Pere.
ANTIGONE.
Aprés tout ce qu’a fait la valeur de son bras,
Tout le monde en ce point ne vous ressemble pas.
CREON.
295
Je le voy bien, Madame, & c’est ce qui m’afflige ;
Mais je sçay bien à quoy sa revolte m’oblige,
Et tous ces beaux exploits qui le font admirer,
C’est ce qui me le fait justement abhorrer.
La honte suit toûjours le party des rebelles,
300Leurs grandes actions sont les plus criminelles ;
Ils signalent leur crime en signalant leur bras,
Et la Gloire n’est point ou les Rois ne sont pas.
ANTIGONE.
Escoutez
vn peu mieux la voix de la Nature.
CREON.
Plus l’offenseur m’est cher, plus je ressens l’injure.
ANTIGONE.
305Mais un Pere à ce point doit-il estre emporté ?
Vous avez trop de haine.
CREON.
Et vous trop de bonté.
C’est trop parler, Madame, en faveur
d’un rebelle.
ANTIGONE.
L’innocence vaut bien que l’on parle pour elle.
CREON.
Je sçay ce qui le rend innocent à vos yeux.
ANTIGONE.
310Et je sçay quel sujet vous le rend odieux.
CREON.
L’amour a d’autres yeux que le commun des hommes.
JOCASTE.
Vous abusez, Creon, de l’estat ou nous sommes,
Tout vous semble permis, mais craignez mon couroux,
Vos libertez enfin retomberoient sur vous.
ANTIGONE.
315L’interest du public agit peu sur son ame,
Et l’amour du pays nous cache une autre flamme,
Je la sçais, mais, Creon, j’en abhorre le cours,
Et vous ferez bien mieux de la cacher toûjours.
CREON.
Je le feray, Madame, & je veux par avance,
320Vous espargner encor jusques à ma presence,
Aussi bien mes devoirs redoublent vos mespris,
Et je vais faire place à ce bien heureux Fils.
Vous sçavez que le Roy m’appelle à son service,
Adieu, faites venir Hemon & Polinice.
JOCASTE.
325N’en doute pas
meschant, ils vont venir tous deux,
Tous deux ils previendront tes desseins mal-heureux.
JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE.
ANTIGONE.
LE perfide, à quel point son insolence monte !
JOCASTE.
Ses superbes discours tourneront à sa honte,
Bien-tost si nos desirs sont exaucez des Cieux,
330La Paix nous vangera de ces ambitieux.
Mais il faut se haster, chaque heure nous est chere,
Appellons au plus viste
Hemon & vostre Frere ;
Je suis pour ce dessein preste à leur accorder,
Toutes les seûretez qu’ils pourront demander.
335Et toy, si mes mal-heurs ont lassé ta justice,
Ciel, dispose à la Paix le cœur de Polinice,
Seconde mes soûpirs, donne force à mes pleurs,
Et comme il faut enfin, fais parler mes douleurs.
ANTIGONE,
demeurant un peu aprés sa Mere.
Et si tu prens pitié d’une
flamme innocente,
340O Ciel ! en ramenant Hemon à son Amante,
Ramene le fidelle, & permets en ce jour,
Qu’en retrouvant l’Amant je
retrouve l’Amour.
Fin du premier Acte.
ANTIGONE, HEMON.
HEMON.
HE quoy !
vous me plaignez vostre aimable presence,
Apres
un an entier de supplice & d’absence,
345Ne m’avez-vous, Madame, appellé prés de vous,
Que pour m’oster si-tost un bien qui m’est si doux ?
ANTIGONE.
Et voulez-vous si-tost que j’abandonne un Frere ?
Ne dois-je pas au Temple accompagner ma Mere ?
Et dois-je preferer, au gré de vos souhaits,
350Le soin de vostre amour à celuy de la Paix ?
HEMON.
Madame, à mon bon-heur, c’est chercher trop d’obstacle ;
Ils iront bien sans nous consulter les Oracles,
Permettez-que mon cœur en voyant vos beaux yeux,
De l’estat de son sort interroge ses Dieux.
355Puis-je leur demander sans estre temeraire,
S’ils ont tous-jours pour moy leur douceur ordinaire ?
Souffrent-ils sans courroux mon ardente amitié,
Et du mal qu’ils ont fait ont ils quelque pitié ?
Durant le triste cours d’une absence cruelle,
360
Avez-vous
souhaitté que je fusse fidelle ?
Songiez vous que la mort menassoit loin de vous,
Un Amant qui ne doit mourir qu’à vos genoux ?
Ah ! d’un si bel Objet quand une ame est blessée ;
Quand un cœur jusqu’à vous esleve sa pensée,
365Qu’il est doux d’adorer tant de divins appas !
Mais aussi que l’on souffre en ne les voyant pas !
Un moment loin de vous me duroit une
année ;
J’aurois finy cent fois ma triste destinée ;
Si je n’eusse songé jusques à mon retour,
370Que mon esloignement vous prouvoit mon amour ;
Et que le souvenir de mon obeyssance,
Pourroit en ma faveur parler en son
absence,
Et que pensant à moy vous penseriez aussi
Qu’il faut aimer beaucoup pour obeïr ainsi.
ANTIGONE.
375
Oüy je prévoyois bien
qu’une ame si fidelle,
Trouveroit dans l’absence une peine cruelle,
Et si mes sentimens se doivent
descouvrir,
Je souhaitois,
Hemon, qu’elle vous fit
souffrir,
Et qu’estant loin de moy quelque ombre d’amertume,
380Vous fit
trouver les jours plus longs que de coustume,
Mais ne vous plaignez pas, mon cœur chargé d’ennuy,
Ne vous souhaittoit rien qu’il n’éprouvast en luy.
Sur tout depuis le temps que dure cette guerre,
Et que de gens armez vous couvrez cette terre,
385O Dieux !
A quels tourmens mon cœur s’est veû soûmis,
Voyant des deux costez ses plus tendres amis !
Lors qu’on se sent pressé d’une main inconnuë,
On la craint sans reserve, on hait sans retenuë,
Dans tous ces mouvemens le cœur n’est pas contraint,
390
Et se sent soulagé de haïr ce qu’il craint.
Mais voyant attaquer mon pays & mon Frere,
La main qui l’attaquoit ne m’estoit pas moins chere ;
Mon cœur qui ne voyoit que mes Freres & vous,
Ne haïssoit personne, & je vous craignois tous.
395Mille objets de douleur deschiroient mes entrailles,
J’en voyois & dehors & dedans nos murailles,
Chaque assaut à mon cœur livroit mille combats,
Et mille fois le jour je souffrois le trépas.
HEMON.
Mais enfin qu’ay-je fait en ce mal-heur
extrême,
400Que ne m’ait ordonné ma Princesse elle-mesme ?
J’ay
suivy Polinice, & vous l’avez voulu,
Vous me l’avez prescrit par un ordre absolu.
Je luy voüay
dés lors
une amitié sincere,
Je quittay mon Pays j’abandonnay mon Pere,
405Sur moy par ce depart j’attiray son couroux,
Et pour tout dire, enfin, je m’esloignay de vous.
ANTIGONE.
Je m’en souviens,
Hemon, & je vous fais justice,
C’est moy que vous serviez en servant Polinice ;
Il m’estoit cher alors comme il est aujourd’huy
410Et je prenois pour moy ce qu’on faisoit pour luy.
Nous nous aymions tous deux dés la plus tendre enfance,
Et j’avois sur son cœur une entiere puissance ;
Je
trouvois à luy plaire une
extréme douceur,
Et les chagrins du Frere estoient ceux de la Sœur.
415
Je le cheris toûjours, encore qu’il m’oublie.
HEMON.
Non non son amitié ne s’est point affoiblie,
Il vous cherit encor, mais ses yeux ont appris,
Que mon amour pour vous est bien d’un autre prix,
Quoy que son amitié surpasse l’ordinaire,
420
Il voit combien l’Amant l’emporte sur le Frere,
Et qu’auprés de l’amour dont je ressens l’ardeur,
La plus forte amitié n’est au plus que tiedeur.
ANTIGONE.
Mais enfin si sur luy j’avois
la
moindre
empire,
Il aymeroit la Paix, pour qui mon cœur souspire,
425Nostre commun mal-heur en seroit adoucy ;
Je le verrois
Hemon, vous me verriez aussi.
HEMON.
De cette affreuse guerre il abhorre l’image,
Je l’ay veû
souspirer de douleur & de rage,
Lors que pour remonter au Trosne paternel,
430On le força de prendre un chemin si cruel.
Esperons que le Ciel touché de nos miseres,
Achevera bien-tost de reünir les Freres ;
Puisse t’il restablir l’amitié dans leur cœur,
Et conserver l’amour dans celuy de la
Sœur.
ANTIGONE.
435Helas ! ne doutez point que ce dernier ouvrage,
Ne luy soit plus aisé que de calmer leur rage ;
Je les connois tous deux, & je respondrois bien,
Que leur cœur cher Hemon, est plus dur que le mien.
Mais les Dieux quelquefois font de plus grands miracles.
ANTIGONE, HEMON, OLYMPE.
ANTIGONE.
440HE bien apprendrons nous ce qu’ont dit les Oracles ?
Que faut il faire ?
OLYMPE.
Helas !
ANTIGONE.
Quoy ? Qu’en a t’on appris ?
Est-ce la Guerre ? Olympe ?
OLYMPE.
Ah ! c’est encore pis.
HEMON.
Quel est donc ce grand mal que leur courroux
annonce ?
OLYMPE.
Prince, pour en juger écoutez leur responce.
445Thebains pour n’avoir plus de guerres,
Il faut par un ordre fatal,
Que le dernier du sang Royal,
Par son trépas ensanglante vos terres.
ANTIGONE.
O Dieux !
que vous a fait ce sang infortuné,
450Et pourquoy tout entier l’avez vous
condamné !
N’estes-vous pas contens de la mort de mon Père,
Tout nostre sang doit-il subir vostre colere ?
HEMON.
Madame, cét Arrest ne vous regarde pas,
Vostre vertu vous met a
couvert du trépas.
455Les Dieux sçavent trop bien connoistre l’innocence.
ANTIGONE.
Et ce n’est pas pour moy que je crains leur vangeance,
Mon innocence, Hémon, seroit un foible appuy,
Fille d’Oedipe, il faut que je meure pour luy.
Je
l’attens cette mort, & je l’attens sans plaintes,
460Et s’il faut avoüer le sujet de mes
craintes,
C’est pour vous que je crains. Oüy, cher Hemon, pour vous,
De ce sang mal-heureux vous sortez comme nous ;
Et je ne vois que trop que le courroux
celeste,
Vous rendra comme à nous cét honneur bien funeste,
465Et fera regreter aux Princes des Thebains,
De n’estre pas sortis du dernier des humains.
HEMON.
Peut-on se repentir d’un si grand avantage ?
Un si noble trépas flate trop mon courage,
Et du sang de ses Roys il est beau d’estre issu,
470Dût-on rendre ce sang si-tost qu’on l’a receu.
ANTIGONE.
Et quoy si parmy nous on a fait quelque offence,
Le Ciel doit-il sur vous en prendre la vangeance,
Et n’est-ce pas assez du Pere & des enfans,
Sans qu’il aille plus loin chercher des innocens ?
475C’est à nous à payer pour les crimes des nostres,
Punissez-nous
grands Dieux, mais espargnez les autres.
Mon Pere, cher Hemon, vous va perdre aujourd’huy,
Et je vous pers peut-estre encore plus que luy.
Le Ciel punit sur vous, & sur vostre famille,
480Et les crimes du Pere & l’amour de la Fille,
Et ce funeste amour vous nuit encore plus,
Que les crimes d’Oedipe & le sang de Laius.
HEMON.
Quoy mon amour, Madame ? Et qu’a-t-il de funeste ?
Est-ce un crime qu’aimer une beauté celeste ?
485Et puisque sans colere il est receu de vous,
En quoy peut-il du Ciel meriter le couroux ?
Vous seule en mes souspirs estes interessée,
C’est à vous à juger s’ils vous ont offensée,
Tels que seront pour eux vos Arrests tout-puissans,
490Ils seront criminels ou seront innocens.
Aussi quand jusqu’à vous j’osay porter ma flamme,
Vos yeux seuls imprimoient la terreur dans mon ame,
Et je craignois bien plus d’offenser vos appas,
Que le couroux des Dieux que je n’offensois pas.
ANTIGONE.
495
Autant que vostre amour vostre erreur est extrême,
Et vous les offensiez beaucoup plus que moy-mesme ;
Quelque rigueur pour vous qui parust en mes yeux,
Helas ! ils approuvoient ce qui faschoit les Dieux.
Oüy, ces Dieux ennemis de toute ma famille,
500
Aussi bien que le Pere en detestoient la Fille,
Vous aimastes, Hemon, l’objet de leur couroux,
Et leur haine pour moy s’estendit jusqu’à vous.
C’est-là de vos mal-heurs le funeste principe,
Fuyez, Hemon, fuyez de la Fille d’Oedipe,
505
Taschez de n’aimer plus, pour plaire aux immortels,
Et la Fille & la sœur de tant de Criminels.
Le crime en sa famille….
HEMON.
Ah ! Madame leur crime,
Ne fait que relever vostre vertu sublime,
Puisque par un effort dont les Dieux sont jaloux,
510
Vous brillez d’un éclat qui ne vient que de vous.
Que le Ciel à son gré de ma perte dispose,
J’en cheriray tousjours & l’une & l’autre cause,
Glorieux de mourir pour le sang de mes Roys,
Et plus heureux encor de mourir sous vos lois.
515
Plust aux Dieux seulement que vostre amant fidelle,
Pust avoir de leur haine une cause nouvelle,
Et que pour vous aymer meritant leur courroux,
Il pust mourir encor pour estre aymé de vous.
Aussi-bien que ferois-je en ce commun naufrage,
520
Pourrois-je me resoudre à vivre
d’avantage,
En vain les Dieux voudroient differer mon trépas,
Mon desespoir feroit ce qu’ils ne feroient pas,
Mais peut-estre en ce point nostre frayeur est vaine,
Attendons…. Mais voicy Polinice & la Reine.
JOCASTE, POLINICE, ANTIGONE, HEMON.
POLINICE.
525
MAdame au nom des Dieux, cessez de m’arrester,
Je vois bien que la Paix ne peut s’executer.
J’esperois que du Ciel la Justice
infinie,
Voudroit se déclarer contre la tyrannie,
Et que lassé de voir tant
respandre de sang,
530Il rendroit à chacun son legitime rang.
Mais puis qu’ouvertement, il tient pour l’injustice,
Et que des criminels il se rend le complice,
Dois-je encore esperer qu’un Peuple revolté,
Quand le Ciel est injuste écoute l’équité ?
535
Dois-je prendre pour Juge
une troupe insolente,
D’un fier usurpateur ministre violente,
Qui sert mon ennemy par un lasche interest,
Et qu’il anime encor tout éloigné qu’il est ?
La raison n’agit point sur une
populace,
540De ce Peuple desja,
j’ay
ressenty l’audace,
Et loin de me reprendre apres
m’avoir chassé,
Il croit voir un tyran dans un Prince offensé.
Comme sur luy l’honneur n’eust
jamais de puissance ;
Il croit que tout le monde aspire à la vangeance,
545De ses inimitiez rien n’arreste le cours,
Quand il hait une fois il veut haïr tousjours.
JOCASTE.
Mais s’il est vray, mon Fils, que ce Peuple vous craigne,
Et que tous les Thebains redoutent vostre regne,
Pourquoy par tant de sang cherchez-vous à regner
550Sur ce Peuple endurcy que rien ne peut gaigner ?
POLINICE.
Est-ce au Peuple, Madame, à se choisir un Maistre ?
Si-tost qu’il hait un
Roy
doit on cesser de l’estre ?
Sa haine ou son amour sont-ce les premiers droits,
Qui font monter au Trosne ou descendre les Rois ?
555Que le Peuple à son gré nous craigne ou nous cherisse,
Le sang nous met au Trosne, & non pas son caprice ;
Ce que le sang luy donne il le doit accepter,
Et s’il n’aime son Prince il le doit respecter.
JOCASTE.
Vous serez un
Tyran haï de vos Provinces.
POLINICE.
560Ce nom ne convient pas aux legitimes Princes,
De ce titre odieux mes droits me sont garands,
La haine des Sujets ne fait pas les Tyrans.
Appellez de ce nom Eteocle luy-mesme.
JOCASTE.
Il est aimé de tous.
POLINICE.
C’est un tyran qu’on aime,
565Qui par cent
laschetez
tasche à se maintenir,
Au rang ou par la force il a sceu
parvenir,
Et son orgueil le rend par un effet contraire,
Esclave de son Peuple, & Tyran de son Frere,
Pour commander tout seul il veut bien obeïr,
570Et se fait mespriser pour me faire haïr.
Ce n’est pas sans sujet qu’on me préfere un
traistre,
Le Peuple aime un
Esclave & craint d’avoir un
Maistre,
Mais je croirois trahir la Majesté des Roys,
Si je faisois le Peuple arbitre de mes droits.
JOCASTE.
575Ainsi donc la discorde a pour vous tant de charmes ?
Vous lassez-vous déja d’avoir posé les armes ?
Ne cesserons nous point, apres tant de mal-heurs,
Vous de verser du sang, moy de verser des pleurs ?
N’accorderez-vous rien aux larmes d’une Mere ?
580Ma Fille, s’il se peut retenez vostre Frere,
Ce cruel pour vous seule avoit de l’amitié.
ANTIGONE.
Ah ! si pour vous son ame est sourde à la pitié,
Que pourrois-je esperer d’une amitié passée,
Qu’un long éloignement n’a que trop effacée ?
585A peine en sa memoire ay-je
encor quelque rang,
Et son cœur n’aime plus qu’à respandre du sang.
Ne cherchez plus en luy ce Prince magnanime,
Ce Prince qui montroit tant d’horreur pour le crime,
Dont l’ame genereuse avoit tant de douceur
590Qui respectoit sa Mere & cherissoit sa sœur.
La nature pour luy n’est plus qu’une chimere,
Il méconnoist sa Sœur, il mesprise sa Mere,
Et l’ingrat en l’estat où son orgüeil l’a mis,
Nous croit des estrangers ou bien des ennemis.
595
Il revient, mais helas ! c’est pour nostre supplice,
Je ne vois point mon Frere, en voyant Polinice ;
En vain il se presente à mes yeux éperdus,
Je ne le connois point, il ne me connoist plus.
POLINICE.
N’imputez point ce crime à mon ame affligée,
600Dites plustost, ma Sœur, que vous estes changée ;
Dites que de mon rang le lasche
usurpateur,
M’a sceû
ravir encor l’amitié de ma Sœur.
De vostre changement ce traistre est le complice,
Parce qu’il me deteste, il veut qu’on me haïsse,
605
Aussi sans imiter vostre exemple aujourd’huy,
Vostre haine ne fait que m’aigrir contre luy.
Je vous connois tousjours & suis tousjours le mesme.
ANTIGONE.
Est-ce m’aimer, cruel, autant que je vous aime,
Que d’estre inexorable à mes tristes souspirs,
610Et m’exposer encore à tant de déplaisirs ?
POLINICE.
Mais vous-mesme, ma Sœur, est-ce aimer vostre Frere,
Que de luy faire enfin cette injuste priere,
Et me vouloir ravir le Sceptre de la main ?
Dieux ! qu’est-ce qu’Eteocle a de plus inhumain ?
615C’est trop favoriser
un tyran qui m’outrage.
ANTIGONE.
Non non vos interests me touchent d’avantage,
Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point,
Avec vos Ennemis ils ne conspirent point.
Cette paix, que je
veux, me seroit un supplice,
620S’il en devoit
couster le Sceptre à Polinice,
Et l’unique
faveur, mon Frere, ou
je prétens,
C’est qu’il me soit permis de vous voir plus long-tems,
Seulement quelques jours souffrez que l’on vous voye,
Et donnez-nous le temps de chercher quelque voye
625Qui puisse vous remettre au rang de vos ayeux,
Sans que vous respandiez
un sang si precieux.
Pouvez-vous refuser cette grace legere,
Aux larmes d’une Sœur, aux souspirs
d’une Mere ?
JOCASTE.
Mais quelle crainte encor vous peut inquieter,
630
Pourquoy si promptement voulez-vous nous quitter ?
Ce jour-cy tout entier n’est-il pas de la tréve,
Dés qu’elle a commencé faut-il qu’elle s’acheve ?
Vous voyez qu’Etéocle à mis les armes bas,
Il veut que je vous voye, & vous ne voulez-pas.
ANTIGONE.
635
Oüy, mon Frere, il n’est pas comme vous inflexible,
Aux larmes de sa Mere il a paru sensible,
Nos pleurs ont desarmé sa colere aujourd’huy,
Vous l’appellez tyran, vous l’estes plus que luy.
HEMON.
Seigneur, rien ne vous presse, & vous pouvez sans peine,
640Laisser agir encor la Princesse & la Reine,
Accordez-tout ce jour à leur pressant desir,
Voyons si leur dessein ne poura
reussir,
Ne donnez-pas la joye au Prince vostre Frere,
De dire que sans vous la Paix se pouvoit
faire,
645Vous aurez satisfait une Mere, une Sœur,
Et vous aurez sur tout satisfait vostre honneur.
Mais que veut ce Soldat ? son ame est toute émeüe.
JOCASTE, POLINICE, ANTIGONE, HEMON, UN
SOLDAT Grec.
UN
SOLDAT Grec.
SEigneur on est aux mains, & la tréve est rompuë,
Et les Thebains conduits par Créon, & leur Roy,
650Attaquent vostre Armée & violent leur foy,
Le brave Hippomedon s’efforce en vostre absence,
De soustenir leur choc de toute sa puissance,
Par son ordre, Seigneur, je vous viens avertir.
POLINICE.
Ah les traistres ! Allons, Hemon, il faut sortir,
à la Reyne,
655
Madame vous voyez comme il tient sa parole,
Mais il veut le combat, il m’attaque, & j’y vole.
JOCASTE.
Polinice, Mon Fils… Mais il ne m’entend plus,
Aussi bien que mes pleurs mes cris sont superflus.
Chere Antigone
allez,
courez à ce Barbare,
660Du moins allez prier Hemon qu’il les separe,
Le courage me manque, & je n’y puis courir,
Tout ce que je puis faire, helas ! c’est de mourir.
Fin du second Acte.
JOCASTE, OLYMPE.
JOCASTE.
OLympe, va t’en voir ce funeste spectacle,
Va voir si leur fureur n’a point trouvé
d’obstacle,
665Si rien n’a pû toucher l’un ou l’autre party,
On dit qu’à ce dessein Ménecée est sorty.
OLYMPE.
Je ne sçay quel dessein animoit son courage,
Une
heroyque ardeur brilloit sur son visage,
Mais vous devez, Madame, esperer jusqu’au bout.
JOCASTE.
670Va tout voir, chere Olympe, & me viens dire tout.
Esclaircy promptement ma triste inquietude.
OLYMPE.
Mais vous dois-je laisser en cette solitude ?
JOCASTE.
Va, je veux estre seule en l’estat où je suis,
Si pourtant on peut l’estre avecque tant d’ennuis.
JOCASTE
JOCASTE
seule.
675
DUreront-ils
tousjours ces ennuis si funestes ?
N’epuiseront-ils point les vangeances celestes ?
Me feront-ils souffrir tant de cruels trépas,
Sans jamais au tombeau précipiter mes pas ?
O Ciel ! que tes rigueurs seroient peu redoutables,
680Si la foudre d’abord accabloit les coupables,
Et que tes chastimens paroissent infinis,
Quand tu laisses la vie à ceux que tu punis !
Tu ne l’ignores pas, depuis le jour infame,
Ou de mon propre Fils je me trouvay la Femme
685Le moindre des tourmens que mon cœur a soufferts,
Egale tous les maux que l’on souffre aux Enfers.
Et toutesfois, ô Dieux, un crime involontaire,
Devoit-il attirer toute vostre colere ?
Le connoissois-je, helas ! ce Fils infortuné ?
690
Lors que
dedans mes bras vous l’avez
amené ?
C’est vous dont la rigueur m’ouvrit ce precipice.
Voilà de ces grands Dieux la suprême justice,
Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas,
Ils nous le font commettre, & ne l’excusent pas.
695Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables,
Afin d’en faire apres d’illustres miserables,
Et ne peuvent-ils point quand ils sont en couroux,
Chercher des criminels à qui le crime est doux ?
JOCASTE,#
#ANTIGONE.
JOCASTE.
HE bien en est-ce fait ? L’un ou l’autre perfide,
700Vient-il d’executer son noble parricide ?
D’un triomphe si beau vient-il de s’honorer ?
Qui des deux dois-je plaindre, & qui dois-je abhorer ?
Ou n’ont-ils point tous deux en mourant sur la place,
Confirmé par leur sang la celeste menace ?
Parlez,
parlez, ma fille ?
ANTIGONE.
Ah ! Madame, en effet,
L’Oracle est accomply, le Ciel est satisfait.
JOCASTE.
Quoy mes deux Fils sont morts ?
ANTIGONE.
Un autre sang Madame,
Rend la Paix à l’Estat & le calme à vostre ame :
Un sang digne des Rois dont il est découlé
710
Pour l’Estat & pour nous s’est luy-mesme immolé.
Je
sortois pour fléchir Hémon & Polinice,
Ils estoient dé-ja loin avant que je
sortisse,
Je leur crioys d’attendre & d’arrester leurs pas ;
Mais loin de s’arrester ils ne m’entendoient pas.
715Ils ont couru
tous
deux vers le champ de bataille,
Et moy je suis montée au haut de la muraille,
D’où le Peuple estonné regardoit comme moy,
L’approche d’un combat qui le glaçoit d’effroy.
A cet instant fatal le dernier de nos Princes,
720L’honneur de nostre sang, l’espoir de nos Provinces,
Ménecée en un mot digne Frere d’Hémon,
Et trop indigne aussi d’estre Fils de Créon,
De l’amour du Pays
monstrant son ame atteinte,
Au milieu des deux camps est
avancé sans crainte,
725Et se faisant oüir des Grecs & des Thebains,
Arrestez,
a t’il dit, arrestez inhumains.
Ces mots imperieux n’ont point trouvé d’obstacle,
Les Soldats estonnez de ce nouveau spectacle,
De leur noire fureur ont suspendu le cours,
730Et ce Prince aussi-tost poursuivant son discours,
Apprennez,
a-t-il dit, l’arrest des destinées,
Par qui vous allez voir vos miseres bornées,
Je suis le dernier sang de vos Roys
descendu.
Qui par l’ordre des Dieux doit estre répandu,
735
Recevez donc ce sang que ma main va répandre,
Et recevez la Paix où vous n’osiez
prétendre,
Il se taist, & se frappe en achevant ces mots,
Et les Thebains voyant expirer ce Heros,
Comme si leur salut devenoit leur supplice,
740
Regardent en tremblant ce noble Sacrifice.
J’ay
veû le triste Hemon abandonner son rang
Pour venir embrasser ce Frere tout en sang.
Creon à son exemple a jetté bas les armes,
Et vers ce Fils mourant est venu tout en larmes,
745Et l’un & l’autre camp les voyant retirez,
Ont quitté le combat & se sont séparez.
Et moy le cœur tremblant, & l’ame toute émuë,
D’un si funeste objet j’ay destourné la veuë,
De ce Prince admirant l’héroïque fureur.
JOCASTE.
750Comme vous je l’admire, & j’en fremis d’horreur.
Est-il possible, ô Dieux, qu’apres ce grand miracle,
Le repos des Thebains trouve encor quelque obstacle ?
Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer,
Puisque mesme mes Fils s’en laissent desarmer ?
755La refuserez-vous cette noble Victime ?
Si la vertu vous touche autant que fait le crime,
Si vous donnez les prix comme vous punissez,
Quels crimes par ce sang ne seront effacez ?
ANTIGONE.
Ouy,
ouy, cette vertu sera recompensée,
760Les Dieux sont trop payéz du sang de Menecée,
Et le sang d’un Heros aupres des Immortels,
Vaut seul plus que celuy de mil criminels.
Ce sont eux dont la main suspend la barbarie,
De deux Camps animez d’une égale furie,
765
Et si de tant de sang ils n’estoient point lassez,
A leur boüillante rage ils les auroient laissez.
JOCASTE.
Connoissez-mieux du Ciel la vangeance
fatale
Tousjours à ma douleur il met quelque intervalle,
Mais helas ! quand sa main semble me secourir
770C’est alors qu’il s’appreste à me faire perir.
Il a mis cette nuit quelque tréve à mes larmes,
Afin qu’à mon reveil je visse tout en armes,
S’il me flate aussi-tost de quelque espoir de Paix,
Un Oracle cruel me l’oste pour jamais.
775Il m’ameine mon Fils, il veut que je le voye,
Mais combien
cherement me vend il cette joye !
Ce Fils est insensible, & ne m’écoute pas,
Et soudain il me l’oste & l’engage aux combats.
Ainsi tousjours cruel, & tousjours en colere,
780Il feint de s’appaiser & devient plus severe,
Il n’interromp ses coups que pour les redoubler,
Et retire son bras pour me mieux accabler.
ANTIGONE.
Madame, esperons tout de ce dernier miracle.
JOCASTE.
La haine de mes Fils est un trop grand obstacle,
785
En vain tous les mortels s’épuiseroient le flanc,
Ils se veulent baigner dedans leur propre sang.
Tous deux voulant regner, il faut que l’un perisse,
L’un a pour luy le Peuple, & l’autre la Justice,
Polinice endurcy n’écoute que ses droits,
790Du Peuple & de Creon l’autre écoute la voix.
Oüy du lasche Creon. Cette ame interessée,
Nous oste tout le fruit du sang de Ménecée,
En vain pour nous sauver ce grand Prince se perd,
Le Pere nous nuit plus que le Fils ne nous sert.
795De deux jeunes Heros cét infidele Pere….
ANTIGONE.
Ah ! le voicy, Madame, avec le Roy mon frere.
JOCASTE, ETEOCLE, ANTIGONE, CREON.
JOCASTE.
MOn Fils, c’est donc ainsi que l’on garde sa foy ?
ETEOCLE.
Madame ce combat n’est point venu de moy,
Mais de quelques Soldats, tant des Grecs que des nostres.
800Qui s’estant
querellez les uns
avec les autres,
Ont insensiblement tout le corps ébranlé,
Et fait un grand combat d’un simple démeslé.
La bataille sans doute alloit estre cruelle,
Et son évenement vuidoit nostre querelle,
805Quand du Fils de Créon
le funeste trépas,
Des Thebains & des Grecs a retenu le bras.
Ce Prince le dernier de la race Royale,
S’est appliqué des Dieux la réponse fatale,
Et luy-mesme à la mort il s’est précipité,
810De l’amour du pays noblement transporté.
JOCASTE.
Ah ! si le seul amour qu’il eut pour sa patrie,
Le rendit insensible aux douceurs de la vie,
Mon Fils ce mesme amour ne peut-il seulement,
De vostre ambition vaincre l’emportement ?
815
Un exemple si beau vous invite à le suivre,
Il ne faudra cesser de regner ny de vivre
Vous pouvez en cedant un peu de vostre rang,
Faire plus qu’il n’a fait en versant tout son sang.
Il ne faut que cesser de haïr vostre Frere,
820Vous ferez beaucoup plus que sa mort n’a sceû faire.
O Dieux ! aimer un Frere est-ce un plus grand effort
Que de haïr la vie & courir à la mort ?
Et doit-il estre enfin plus facile en un autre,
De respandre son sang, qu’en vous d’aimer le vostre ?
ETEOCLE.
825Son illustre vertu me charme comme vous,
Et d’un si beau trépas je suis mesme jaloux.
Et toutefois, Madame, il faut que je vous die,
Qu’un
trosne est plus pénible
a quitter que la vie ;
La gloire bien souvent nous porte à la hair,
830Mais peu de Souverains font gloire d’obeyr.
Les Dieux vouloient son sang, & ce Prince sans crime
Ne pouvoit à l’Estat refuser sa Victime,
Mais ce mesme
pays qui demandoit son sang,
Demande que je regne & m’attache à mon rang.
835Jusqu’à ce qu’il m’en oste il faut que j’y demeure ;
Il n’a qu’à prononcer j’obeyray sur l’heure,
Et Thebes me verra pour appaiser son sort,
Et descendre du Trosne, & courir à la mort.
CREON.
Ah ! Menecée est mort, le Ciel n’en veut point d’autre,
840
Faites servir son sang sans y joindre le vostre,
Et puis qu’il l’a versé pour nous donner la Paix,
Accordez-la, Seigneur, à nos justes souhaits.
ETEOCLE.
Et quoy
mesme
Creon pour la Paix se declare ?
CREON.
Pour avoir trop aimé cette guerre barbare,
845Vous voyez les malheurs
ou le Ciel m’a plongé,
Mon Fils est mort, Seigneur.
ETEOCLE.
Il faut qu’il soit vangé.
CREON.
Sur qui me vangerois-je en ce mal-heur extréme ?
ETEOCLE.
Vos ennemis, Creon, sont ceux de Thebes mesme,
Vangez-la,
vangez vous.
CREON.
Ah ! dans ces Ennemis,
850
Je
trouve
vostre Frere, & je
trouve mon Fils.
Dois-je verser mon sang, ou respandre le vostre ?
Et dois-je perdre un Fils pour en vanger
un autre ?
Seigneur mon sang m’est cher, le vostre m’est sacré,
Seray-je sacrilege ou bien dénaturé ?
855
Soüilleray-je ma main d’un sang que je revere,
Seray-je parricide, afin d’estre bon Pere ?
Un si cruel secours ne me peut soulager,
Et ce seroit me perdre au lieu de me vanger.
Tout le soulagement ou ma douleur aspire,
860C’est qu’au moins mes mal-heurs servent à vostre Empire,
Je me consoleray si ce Fils que je plains,
Assure par sa mort le repos des Thebains.
Le Ciel promet la Paix au sang de Ménecée,
Achevez-la, Seigneur, mon Fils l’a commencée,
865
Accordez-luy ce prix qu’il en a prétendu,
Et que son sang en vain ne soit pas répandu.
JOCASTE.
Non, puisqu’à nos mal-heurs vous devenez sensible,
Au sang de Ménecée il n’est rien d’impossible,
Que Thebes se rassure
apres ce grand effort,
870Puis qu’il change vostre ame, il changera son sort.
La Paix dés ce moment n’est plus desesperée,
Puisque Créon la veut je la tiens asseurée,
Bien-tost ces cœurs de fer se verront adoucis,
Le vainqueur de Creon peut bien vaincre mes Fils.
à Eteocle.
875
Qu’un si grand changement vous desarme & vous touche,
Quittez mon Fils, quittez cette haine farouche,
Soulagez une Mere, & consolez
Creon,
Rendez-moy Polinice, & luy rendez
Hemon.
ETEOCLE.
Mais enfin, c’est vouloir que je m’impose un
Maistre,
880Vous ne l’ignorez pas, Polinice veut l’estre ;
Il demande sur tout le pouvoir
Souverain,
Et ne reviendra
pas que le Sceptre à la main.
JOCASTE, ETEOCLE, ANTIGONE, CREON, ATTALE.
ATTALE.
POlinice, Seigneur, demande une entreveüe ;
C’est ce que d’un Heraut nous apprend la venuë ;
885
On ne dit pas pourquoy ; mais il s’engage aussi,
De vous attendre au Camp, ou de venir icy.
CREON.
(lacune)
Sans doute qu’il est las
d’une guerre si lente,
Et son ambition n’est plus si violente,
890Par ce dernier combat il apprend aujourd’huy,
Que vous estes au moins aussi puissant que luy.
Les Grecs mesmes sont las de servir sa colere,
Et j’ay sceû depuis peu que le Roy son beau-pere,
Preferant à la guerre un solide repos,
895Se reserve Mycene, & le fait Roy d’Argos.
Tout courageux qu’il est, sans doute il ne souhaitte,
Que de faire en effet une honneste retraitte,
Puis qu’il s’offre à vous voir croyez qu’il veut la Paix,
Ce jour la doit conclure, ou la rompre à jamais.
900
Taschez dans ce dessein de l’affermir vous-mesme,
Et luy
promettez-tout hormis le Diadéme.
ETEOCLE.
Hormis le Diadéme il ne demande rien.
JOCASTE.
Mais voyez-le du moins.
CREON.
Oüy puis qu’il le veut bien,
Vous ferez plus tout seul que nous ne sçaurions faire,
905Et le sang reprendra son empire ordinaire.
ETEOCLE.
Allons donc le chercher.
JOCASTE.
Mon Fils, au nom des Dieux,
Attendez-le
plustost,
& voyez-le
en ces lieux.
ETEOCLE.
Hé bien, Madame, hé bien qu’il vienne, & qu’on luy donne
Toutes les seûretez qu’il faut pour sa personne,
Allons.
ANTIGONE.
Ah ! si ce jour rend la Paix aux Thebains,
Elle sera, Créon,
l’ouvrage de vos mains.
CREON, ATTALE.
CREON.
L’Interest des Thebains n’est pas ce qui vous touche,
Desdaigneuse Princesse, & cette ame farouche,
Qui semble me flatter apres tant de mépris,
915Songe moins à la Paix qu’au retour de mon Fils.
Mais nous verrons bien-tost si la fiere Antigone,
Aussi bien que mon cœur desdaignera le Throsne,
Nous verrons quand les Dieux m’auront fait vostre
Roy,
Si ce Fils bien-heureux l’emportera sur moy.
ATTALE.
920Et qui n’admireroit un changement si rare,
De voir que ce grand cœur pour la Paix se déclare.
CREON.
Tu crois donc que la Paix est l’objet de mes soins.
ATTALE.
Oüy je le crois, Seigneur, quand j’y pensois le moins.
Et voyant qu’en effet ce beau soin vous anime,
925
J’admire à tous momens cét effort magnanime,
Qui vous fait mettre enfin vostre
haïne au tombeau ;
Ménecée en mourant n’a rien fait de plus beau,
Et qui peut immoler sa haine à sa Patrie,
Luy pourroit bien aussi sacrifier sa vie.
CREON.
930Ah ! sans doute qui peut d’un genereux effort,
Aimer son ennemy peut bien aimer la mort,
Et j’abandonnerois avec bien moins de peine,
Le soin de mon salut que celuy de ma haine ;
J’asseurerois ma gloire en courant au trépas.
935
Mais on le perd, Attale, en ne se vengeant pas ;
Quoy
je
negligerois le soin de ma vengeance ?
Et de mon Ennemy je prendrois la défense ?
De la mort de mon Fils Polinice est l’Autheur,
Et moy
je deviendrois son lasche Protecteur ?
940Quand je renoncerois à cette haine extréme,
Pourrois-je bien cesser d’aimer le Diadéme ?
Non non tu me verras d’une constante ardeur,
Haïr mes ennemis & cherir ma grandeur.
Le Trosne fit tousjours mes ardeurs les plus cheres ;
945
Je rougis d’obeyr
ou regnerent mes Peres,
Tout mon Sang me conduit au rang de mes Ayeux,
Et je
l’envisageay dés que j’ouvris les yeux.
Sur tout depuis deux ans ce noble soin m’inspire,
Je ne fais point de pas qui ne tende à l’Empire,
950Des Princes mes neueux j’entretiens la fureur,
Et mon ambition autorise la leur.
D’Eteocle d’abord j’appuyay l’injustice,
Je
luy fis refuser l’Empire à Polinice,
Tu sçais que je pensois dés lors à m’y placer,
955
Et je le mis au Trosne afin de l’en chasser.
ATTALE.
Mais
Seigneur si la Guerre eut pour vous tant de charmes,
D’où vient que de leurs mains vous arrachez les armes,
Et puisque leur discorde est l’objet de vos vœux,
Pourquoy par vos conseils s’embrassent-ils tous deux ?
CREON.
960Plus qu’à mes Ennemis la Guerre m’est mortelle,
Et le courroux du Ciel me la rend trop cruelle ;
Il s’arme contre moy de mon propre dessein,
Il se sert de mon bras pour me percer le sein.
La Guerre s’allumoit lors que pour mon suplice,
965
Hemon m’abandonna pour suivre
Polinice,
Les deux Freres par moy devinrent
Ennemis,
Et je
devins, Attale, Ennemy de mon Fils.
Enfin ce mesme jour je fais rompre la tréve,
J’excite le Soldat, tout le Camp se soûleve,
970On se bat & voila qu’un Fils desesperé,
Meurt & romp
un combat que j’ay tant préparé.
Mais il me reste un Fils, & je sens que je l aime,
Tout rebelle qu’il est, & tout mon Rival
mesme,
Sans le perdre je veux perdre mes Ennemis,
975Il m’en cousteroit
trop, s’il m’en coustoit deux Fils.
Des deux Princes d’ailleurs la haine est trop puissante,
Ne croy pas qu’à la Paix jamais elle consente ;
Moy-mesme je sçauray si bien l’envenimer,
Qu’ils periront tous deux plustost que de s’aimer.
980Les autres Ennemis n’ont que de courtes haines,
Mais quand de la Nature on a brisé les chaines,
Cher Attale, il n’est rien qui puisse reünir,
Ceux que des nœuds si forts n’ont pas sceu
retenir ;
L’on hait avec
excez lors que l’on hait un Frere.
985Mais leur esloignement rallentit leur colere,
Quelque haine qu’on ait pour un fier Ennemy,
Quand il est loin de nous on la perd à demy.
Ne t’estonne donc plus si je veux qu’ils se voyent ;
Je veux qu’en se voyant leurs fureurs se déployent,
990Que rappellant leur haine au lieu de la chasser,
Ils s’estouffent, Attale, en voulant s’embrasser.
ATTALE.
Vous n’avez plus, Seigneur, à craindre que vous mesme,
On porte ses remords avec le Diadéme.
CREON.
Quand on est sur le Trosne on a bien d’autres soins,
995Et les remords sont ceux qui nous pesent le moins.
Du plaisir de regner une ame possedée,
De tout le temps passé destourne son idée,
Et de tout autre objet un
Esprit
esloigné,
Croit n’avoir point vescu tant qu’il n’a point regné.
1000Mais allons, le remords n’est pas ce qui me touche
Et je n’ay plus un cœur que le crime effarouche,
Tous les premiers forfaits coustent quelques efforts,
Mais, Attale, on commet les seconds sans remords.
Fin du III Acte.
ETEOCLE, CREON.
ETEOCLE.
OUy, Creon, c’est icy qu’il doit bien-tost se rendre,
1005Et tous deux en ce lieu nous les
pouvons
attendre,
Nous verrons ce qu’il veut, mais je
respondrois bien,
Que par cette entreveüe on n’avancera rien.
Je sçay que Polinice est
une humeur altiere,
Je
sçay bien que sa haine est encor toute entiere,
1010
Je ne croy pas qu’on puisse en arrester le cours,
Et pour moy
je sens bien que je le hay
tousjours.
CREON.
Mais s’il vous cede enfin la grandeur Souveraine,
Vous devez ce me semble appaiser vostre haine.
ETEOCLE.
Je ne sçay si mon cœur s’appaisera jamais,
1015Ce n’est pas son orgüeil, c’est luy seul que je hais.
Nous avons
l’un & l’autre une haine obstinée,
Elle n’est pas, Creon, l’ouvrage
d’une année,
Elle est nee
avec nous, & sa noire fureur,
Aussi-tost que la vie entra dans nostre cœur.
1020Nous estions ennemis dés la plus tendre enfance,
Et déja nous l’estions avecque violence,
(lacune)
(lacune)
(lacune)
1025
(lacune)
Nous le sommes au Trosne aussi bien qu’au berceau,
Et le serons
peut-estre encor dans le Tombeau.
On diroit que le Ciel par un
arrest funeste,
Voulut de nos parens vanger ainsi l’inceste,
1030Et que dans nostre Sang il voulut mettre au jour
Tout ce qu’a de plus noir & la haine & l’amour,
Et maintenant, Creon, que j’attens sa venüe.
Ne croy pas que pour luy ma haine diminuë,
Plus il approche, & plus il allume ses feux,
1035Et sans doute il faudra qu’elle éclatte à ses yeux.
J’aurois
mesme regret qu’il me quittast
l’Empire,
Il faut, il faut qu’il fuye, & non qu’il se retire,
Je ne veux point, Creon, le haïr a moitié,
Et je crains son courroux moins que son amitié.
1040
Je veux pour donner cours à mon ardente haine,
Que sa fureur au moins autorise la mienne,
Et puisqu’enfin mon cœur ne sçauroit se trahir,
Je veux qu’il me deteste afin de le hayr.
Tu verras que sa rage est encore la mesme,
1045Et que tousjours son cœur aspire au Diadéme,
Qu’il m’abhorre tousjours, & veut tousjours regner,
Et qu’on peut bien le vaincre & non pas le gaigner.
CREON.
Domtez-le donc, Seigneur, s’il demeure inflexible,
Quelque fier qu’il puisse estre il n’est pas invincible,
1050Et puisque la raison ne peut rien sur son cœur,
Eprouvez ce que peut un bras tousjours vainqueur.
Oüy,
quoy que dans la Paix, je treuvasse des charmes,
Je
seray le premier à reprendre les armes,
Et si je demandois qu’on en rompist le cours.
1055
Je demande encor plus que vous regniez
tousjours.
Que la Guerre s’enflamme & jamais ne finisse,
La Paix est trop cruelle avecque Polinice,
Sa présence aigriroit ses charmes les plus doux,
Et la guerre, Seigneur, nous plaist avecque vous.
1060
La rage d’un Tyran est une affreuse Guerre,
Tout ce qui luy déplaist, il le porte par terre,
Du plus beau de leur sang il prive les Estats,
Et ses moindres rigueurs sont d’horribles combats
Tout le Peuple Thebain vous parle par ma bouche,
1065Ne le soûmettez pas à ce Prince farouche,
Si la Paix se peut faire il la veut comme moy,
Sur tout, si vous l’aimez,
conservez
luy son Roy.
Cependant écoutez le Prince vostre Frere,
Et s’il se peut, Seigneur, cachez
vostre colere.
(lacune) Mais quelqu’un vient.
ETEOCLE, CREON, ATTALE.
ETEOCLE.
HE bien,
sont ils bien prés d’icy ?
Vont ils
venir
Attale ?
ATTALE.
Oüy, Seigneur, les voicy.
Ils ont trouvé d’abord la Princesse, & la Reine,
Et bien-tost ils seront dans la chambre prochaine.
ETEOCLE.
Qu’ils entrent. Cette approche excite mon couroux.
1075Qu’on hait un
ennemy quand il est prés de nous !
CREON.
Ah ! le voicy. Fortune acheve mon ouvrage,
Et livre les tous deux aux transports de leur rage.
JOCASTE, ETEOCLE, POLINICE. ANTIGONE, CREON,
HEMON.
JOCASTE.
ME voicy donc tantost au comble de mes vœux,
Puisque déja le Ciel vous rassemble tous deux.
1080Vous revoyez
un Frere, apres deux ans d’absence,
Dans ce mesme Palais où vous pristes naissance,
Et moy par un bon-heur ou je n’osois penser,
L’un & l’autre à la fois je vous puis embrasser.
Commencez donc, mes Fils, cette union si chere,
1085Et que chacun de vous reconnoisse son Frere,
Tous deux dans vostre Frere envisagez vos traits ;
Mais pour en mieux juger voyez les de plus prés.
Sur tout que le Sang parle & fasse son office,
Approchez Eteocle, avancez Polinice.
1090
Hé !
quoy ? Loin d’approcher vous reculez tous deux ?
D’ou vient ce sombre accüeil, & ces regards fascheux ?
N’est-ce point que chacun d’une ame irresoluë,
Pour salüer son Frere, attend qu’il le salüe,
Et qu’affectant l’honneur de ceder le dernier,
1095
L’un
ny l’autre ne veut s’embrasser le premier ?
Estrange ambition qui n’aspire qu’au crime,
Où le plus furieux passe pour magnanime !
Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux,
Et les premiers vaincus sont les plus genereux.
1100Voyons donc qui des deux aura plus de courage,
Qui voudra le premier triompher de sa rage.
Quoy vous n’en faites rien ? C’est à vous d’avancer,
Et venant de si loin vous devez
commencer ;
Commencez, Polinice, embrassez
vostre Frere,
Et monstrez…
ETEOCLE.
Hé ! Madame, à quoy bon ce mystere ?
Tous ces embrassemens ne sont guere à propos,
Qu’il parle, qu’il s’explique & nous laisse en repos.
POLINICE.
Quoy faut-il d’avantage expliquer mes pensées ?
On les peut descouvrir par les choses passées,
1110La guerre, les combats, tant de sang répandu,
Tout cela dit assez que le trosne m’est dû.
ETEOCLE.
Et ces mesmes combats, & cette mesme
Guerre,
Ce sang qui tant de fois a fait rougir la Terre,
Tout cela dit assez que le Trosne est à moy,
1115Et tant que je respire il ne peut estre à toy.
POLINICE.
Tu sçais qu’injustement tu remplis cette place.
ETEOCLE.
L’injustice me plaist
pourveû que je t’en chasse.
POLINICE.
Si tu n’en veux sortir, tu pourras en tomber.
ETEOCLE.
Si je tombe, avec
moy tu pourras succomber.
JOCASTE.
1120O Dieux ! que je me vois cruellement deceüe !
N’avois-je tant pressé cette fatale veüe,
Que pour les desünir encor plus que jamais ?
Ah ! mes Fils, est-ce là comme on parle de Paix.
Quittez, au nom des Dieux, ces tragiques pensées,
1125Ne renouvellez point vos discordes passées,
Vous n’estes pas icy dans un champ inhumain.
Est-ce moy qui vous met les armes à la main ?
Considerez ces lieux où vous pristes naissance.
Leur aspect sur vos cœurs n’a t’il point de puissance ?
1130C’est icy que tous deux vous receustes le jour,
Tout ne vous parle icy que de Paix & d’amour.
Ces Princes, vostre Sœur, tout condamne vos haines,
Enfin moy qui pour vous pris tousjours tant de peines,
Qui pour vous reünir
immolerois…
Helas,
1135Ils destournent la teste, & ne m’écoutent pas.
Tous deux pour s’attendrir ils ont l’ame trop dure,
Ils ne connoissent plus la voix de la Nature,
La fiere ambition qui regne dans leur cœur
N’écoute de conseils que ceux de la fureur.
1140
Leur Sang mesme infecté de sa funeste haleine,
Ou ne leur parle plus, ou leur parle de haine.
à Polinice
Et vous que je
croyois plus doux & plus soûmis…
POLINICE.
Je ne veux rien de luy que ce qu’il m’a promis.
Il ne sçauroit regner sans se rendre parjure.
JOCASTE.
1145
Une extrême justice est souvent
une
injure.
Le Trosne vous est dû, je n’en sçaurois douter,
Mais vous le renversez en voulant y monter.
Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre ?
Voulez-vous sans pitié desoler cette terre,
1150
Destruire
cet Empire afin de le gagner ?
Est-ce dessus des morts que vous voulez regner ?
Thebes avec raison craint le regne d’un Prince,
Qui de fleuves de sang inonde sa Province,
Voudroit-elle obeïr à vostre
injuste
Loy ?
1155Vous estes son tyran avant qu’estre son Roy.
Dieux ! si devenant Grand souvent on devient pire,
Si la vertu se perd quand on gaigne l’Empire,
Lors que vous regnerez que serez-vous helas !
Si vous estes cruel quand vous ne regnez pas ?
POLINICE.
1160Ah ! si je suis cruel on me force de l’estre,
Et de mes actions je ne suis pas le Maistre,
Si je suis violent c’est que je suis contraint ;
Et c’est injustement que le Peuple me craint.
Je ne me connois plus en ce mal-heur extrême,
1165
En m’arrachant au Trosne on m’arrache à moy-mesme,
Tant que j’en suis dehors je ne suis plus à moy,
Pour estre vertueux il faut que je sois Roy.
Mais il faut en effet soulager ma Patrie,
De ses gemissemens mon ame est attendrie,
1170Trop de sang innocent se verse tous les jours,
Il faut de ses mal-heurs que j’arreste le cours.
Et sans faire gemir ny Thebes ny la Grece,
A l’Auteur de mes maux il faut que je m’addresse,
Il suffit aujourd’huy de son sang ou du mien.
JOCASTE.
Du sang de vostre Frere ?
POLINICE.
Oüy Madame, du sien.
Il faut finir ainsi cette guerre inhumaine.
Oüy, cruel, & c’est-là le dessein qui m’ameine,
Moy-mesme à ce combat j’ay voulu t’appeler,
A tout autre qu’à toy
je craignois d’en parler.
1180Tout autre auroit voulu condamner ma pensée,
Et personne en ces lieux ne te l’eust annoncée.
Je te l’annonce donc. C’est à toy de prouver,
Si ce que tu ravis tu le sçais conserver ;
Montre-toy digne enfin,
d’une si belle proye.
ETEOCLE.
1185
J’accepte ton dessein & l’accepte avec
joye,
Creon sçait là-dessus quel estoit mon desir,
J’eusse accepté le Trosne
avec moins de plaisir.
Je te crois maintenant digne du Diadéme,
Et te le vais porter au bout de ce fer mesme.
JOCASTE.
1190
Hastez-vous
donc
cruels de me percer le sein.
Et commencez par moy
vostre horrible dessein.
Ne considerez point que ie suis vostre Mere,
Considerez en moy celle de vostre
Frere,
Si de vostre
ennemy vous recherchez le sang,
1195
Recherchez en la source en ce mal-heureux flanc.
Je suis de tous les deux la commune ennemie,
Puisque vostre
ennemy
reçeût de moy la vie ;
Cet
ennemy sans moy ne verroit pas le jour,
S’il meurt ne faut-il pas que je meure à mon tour ?
1200N’en doutez point, sa mort me doit estre commune,
Il faut en donner deux, ou n’en donner pas une,
Et sans estre
ny doux ny
cruels à demy,
Il faut me perdre ou bien sauver
vostre
ennemy.
Si la vertu vous plaist, si l’honneur vous anime,
1205
Barbares
rougissez de commettre un tel crime,
Ou si le crime enfin vous plaist tant à chacun,
Barbares
rougissez de n’en commettre qu’un.
Aussi bien ce n’est point que l’amitié vous tienne,
Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne,
1210Vous vous garderiez
bien
cruels de m’espargner,
Si je vous empeschois
un moment de regner.
Polinice, est-ce ainsi que l’on traitte une Mere ?
POLINICE.
J’épargne mon pays.
JOCASTE.
Et vous tuez
un Frere.
POLINICE.
Je punis un
meschant.
JOCASTE.
Et sa mort aujourd’huy.
1215Vous rendra plus coupable & plus meschant que luy.
POLINICE.
Faut-il que de ma main je couronne ce traistre,
Et que de Cour en Cour j’aille chercher un
Maistre,
Qu’errant & vagabond je quitte mes Estats,
Pour observer des Loys qu’il ne respecte pas ?
1220De ses propres forfaits seray-je la Victime ?
Le Diadéme est-il le partage du crime ?
Quel droit ou quel devoir
n’a-t-il point violé ?
Et cependant il regne & je suis exilé.
JOCASTE.
Un exil innocent vaut mieux qu’une Couronne
1225
Que le crime noircit, que le parjure donne,
Vostre banissement vous rendra glorieux,
Et le Trosne mon Fils vous rendroit odieux.
Si vous n’y montez pas c’est le crime d’un autre ;
Mais si vous y montez ce sera par le vostre.
Conservez vostre gloire.
ANTIGONE.
Ah ! mon Frere en effet,
Pouvez-vous concevoir cet horrible forfait ?
Ainsi donc tout à coup l’honneur vous abandonne ?
O Dieux ! Est-il si doux de porter la Couronne ?
Et pour le seul plaisir d’en estre revestu,
1235
Peut on se dépoüiller de toute sa Vertu ?
Si la Vertu jamais eust regné dans vostre ame,
En feriez vous au Trosne un Sacrifice infame ?
Quand on l’ose immoler on la connoist bien peu,
Et la Victime helas ! vaut bien plus que le Dieu.
HEMON.
1240
Seigneur sans vous livrer à ce malheur extrême,
Le Ciel à vos desirs offre le Diadême.
Vous pouvez sans respandre une goutte de sang,
Dés que vous le voudrez monter à ce haut rang.
Puisque le Roy d’Argos vous cede une Couronne.
POLINICE.
1245Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne ?
En m’alliant chez luy
n’auray-je rien porté,
Et tiendray-je mon rang de sa seule bonté ?
D’un
Throsne qui m’est dû, faut-il que l’on me chasse,
Et d’un Prince estranger que je brigue la place ?
1250Non non, sans m’abaisser à luy faire la Cour,
Je veux devoir le Sceptre à qui je dois le jour ?
HEMON.
Qu’on le tienne, Seigneur,
d’un Beau-pere ou d’un Pere,
La main de tous les deux vous sera tousjours chere.
POLINICE.
Hémon, la difference est trop grande pour moy,
1255
L’un me feroit esclave, & l’autre me fait Roy.
Quoy ma grandeur seroit l’ouvrage
d’une femme ?
D’un éclat si honteux je rougirois dans l’ame,
Le Trosne sans l’amour me seroit donc fermé ?
Je ne regnerois pas si l’on ne m’eust aimé ?
1260
Je veux m’ouvrir le Trosne, ou jamais n’y paroistre,
Et quand j’y monteray j’y veux monter en Maistre,
Que le Peuple à moy seul soit forcé d’obeyr,
Et qu’il me soit permis de m’en faire haïr.
Enfin de ma grandeur je veux estre l’arbitre,
1265
Estre Roy, cher Hemon, & l’estre à juste titre,
Que le Sang me couronne, ou s’il ne suffit pas,
Je veux à son secours n’appeller que mon bras.
JOCASTE.
Faites plus, tenez tout de vostre grand courage,
Que vostre bras tout seul fasse vostre partage,
1270Et desdaignant les pas des autres Souverains,
Soyez, mon Fils, soyez
l’ouvrage de vos mains.
Par d’illustres exploicts
couronnez vous
vous-mesme,
Qu’un superbe laurier soit vostre Diadéme ;
Regnez & triomphez, & joignez à la fois,
1275La gloire des Heros à la Pourpre des Roys.
Quoy ?
vostre ambition seroit-elle bornée,
A regner tour à tour l’espace d’une année ?
Cherchez à ce grand cœur que rien ne peut dompter,
Quelque Trosne où vous seul ayez droit de monter.
1280Mille Sceptres nouveaux s’offrent à vostre épée,
Sans que d’un sang si cher nous la voyons
trempée,
Vos triomphes pour moy n’auront rien que de doux,
Et vostre Frere mesme ira vaincre avec vous.
POLINICE.
Vous voulez que mon cœur flaté de ces chimeres,
1285Laisse un
usurpateur au Trosne de mes Peres ?
JOCASTE.
Si vous luy souhaittez en effet tant de mal,
Elevez-le
vous-mesme à ce Trosne fatal.
Ce Trosne fut tousjours un dangereux abysme
La foudre l’environne aussi bien que le crime,
1290Vostre Pere & les Roys qui vous ont devancez,
Si-tost qu’ils y montoient s’en sont veûs
renversez.
POLINICE.
Quand je
devrois au Ciel rencontrer le tonnerre,
J’y monterois plustost que de ramper à terre,
Mon cœur jaloux du sort de ces grands mal-heureux,
1295Veut s’élever, Madame, & tomber avec eux.
ETEOCLE.
Je
sçauray t’épargner une
chûte si vaine.
POLINICE.
Ah ! ta chûte
bien-tost
précedera la mienne.
JOCASTE.
Mon Fils son regne plaist.
POLINICE.
Mais il m’est odieux.
JOCASTE.
Il a pour luy le Peuple.
POLINICE.
Et j’ay pour moy les Dieux.
ETEOCLE.
1300Les Dieux de ce haut rang te vouloient interdire,
Puis qu’ils m’ont
élevé le premier à l’Empire ;
Ils ne sçavoient que trop lors qu’ils firent ce choix,
Qu’on veut regner tousjours quand on regne une fois.
Jamais dessus le Trosne on ne vit plus d’un Maistre,
1305Il n’en peut tenir deux quelque grand qu’il puisse estre ;
L’un des deux tost ou tard se verroit renversé,
Et d’un autre soy-mesme on y seroit pressé.
Jugez donc par l’horreur que ce meschant me donne,
Si je puis avec
luy partager la Couronne.
POLINICE.
1310Et moy je ne veux plus tant tu m’es odieux,
Partager avec
toy la lumiere des Cieux.
JOCASTE.
Allez donc, j’y consens, allez perdre la vie,
A ce cruel combat tous deux je vous convie,
Puisque tous mes efforts ne sçauroient vous changer,
1315Que tardez-vous ?
Allez vous perdre & me vanger.
Surpassez s’il se peut les crimes de vos Peres,
Monstrez en vous tuant comme vous estes Freres,
Le plus grand des forfaits vous a donné le jour,
Il faut qu’un crime égal vous l’arrache à son tour.
1320
Je ne condamne plus la fureur qui vous presse,
Je
n’ay plus pour mon sang ni pitié ni tendresse,
Vostre exemple m’apprend à ne le plus cherir,
Et moy je vais, Cruels, vous aprendre à mourir.
CREON.
Heureux emportement !
ANTIGONE.
(lacune)
Helas ! rien ne les
touche.
HEMON.
1325Rien ne peut ébranler leur constance farouche.
ANTIGONE.
Princes…
ETEOCLE.
Pour ce combat choisissons quelque lieu,
POLINICE.
Courons. Adieu ma Sœur.
ETEOCLE.
Adieu, Princesse, Adieu.
ANTIGONE.
Mes Freres, Arrestez, Gardes, qu’on les retienne,
Et n’obeyssez pas à leur rage inhumaine,
1330C’est leur estre cruels que de les contenter.
HEMON.
Madame, il n’est plus rien qui les puisse arrester.
ANTIGONE.
Ah ! genereux
Hémon ! c’est vous seul que j’implore,
Si la vertu vous plaist, si vous m’aimez encore,
Et qu’on puisse arrester leurs parricides mains,
1335Helas ! pour me sauver,
sauvez ces inhumains.
Fin du quatriesme Acte.
ANTIGONE
seule.
A Quoy te resous-tu Princesse infortunée ?
Ta Mere vient de mourir dans tes bras,
Ne sçaurois-tu suivre ses pas
Et finir en mourant ta triste destinée ?
1340A de nouveaux mal-heurs te veux-tu reserver ?
Tes Freres sont aux mains, rien ne les peut sauver
De leurs cruelles armes.
Leur exemple t’anime à te percer le flanc,
Et toy seule verses des larmes,
1345Tous les autres versent du sang.
Quelle est de mes mal-heurs l’extrémité
mortelle,
Où ma douleur doit-elle recourir ?
Dois-je vivre, dois-je mourir ?
Un
amant me retient, une Mere m’apelle,
1350Dans la nuit du tombeau, je la voy qui m’attend,
Ce que veut la raison, l’amour me le défend
Et m’en oste l’envie.
Que je voy de sujets d’abandonner le jour !
Mais helas ! qu’on tient à la vie,
1355Quand on tient si fort à l’amour !
Oüy tu retiens, Amour, mon ame fugitive,
Je
reconnoy la voix de mon Vainqueur,
L’esperance est morte en mon cœur
Et cependant tu vis, & tu veux que je
vive.
1360Tu dis que mon Amant me suivroit au tombeau,
Que je dois de mes jours conseruer le flambeau,
Pour sauver ce que j’aime.
Hemon
voy le pouvoir que l’amour a sur moy,
Je ne ne vivrois pas pour moy-mesme,
1365Et je veux bien vivre pour toy.
Si jamais tu doutas de ma flamme fidelle…
Mais voicy du combat la funeste nouvelle.
ANTIGONE, OLYMPE.
ANTIGONE.
HE bien, ma chere Olympe, as-tu veû ce forfait ?
OLYMPE.
J’y suis couruë en vain, c’en estoit déja fait.
1370Du haut de nos rempars
j’ay
veû descendre en larmes,
Le Peuple qui couroit & qui crioit aux armes,
Et pour vous dire enfin d’où venoit sa terreur,
Le Roy n’est plus, Madame, & son Frere est vainqueur.
On parle aussi d’Hemon, l’on dit que son courage,
1375S’est efforcé long-temps de suspendre leur rage,
Mais que tous ses efforts ont esté superflus,
C’est ce que j’ay compris de mille bruits confus.
ANTIGONE.
Ah ! je n’en doute pas, Hémon est magnanime,
Son grand cœur eût
tousjours trop d’horreur pour le crime,
1380
Je l’avois conjuré d’empescher ce forfait,
Et s’il l’avoit pû faire, Olympe, il l’auroit fait.
Mais helas ! leur fureur ne pouvoit se contraindre,
Dans des ruisseaux de sang elle vouloit s’esteindre :
Princes dénaturez vous voila satisfaits,
1385La mort seule entre vous pouvoit mettre la Paix.
Le Trosne pour vous deux avoit trop peu de place,
Il falloit entre vous mettre un plus grand espace,
Et que le Ciel vous mist pour finir vos discords,
L’un
parmy les vivans, l’autre parmy les morts.
1390
Infortunez tous deux, dignes qu’on vous déplore,
Moins mal-heureux pourtant que je ne suis encore,
Puisque de tous les maux qui sont tombez sur vous,
Vous n’en sentez aucun, & que je les sens tous.
Quand on est au tombeau tous nos tourmens s’appaisent,
1395
Quand on est furieux tous nos crimes nous plaisent,
Des plus cruels mal-heurs le trépas vient à bout,
La fureur ne sent rien, mais la douleur sent tout.
Cette vive douleur dont je suis la victime
Ressent la mort de l’un, & de l’autre le crime,
1400
Le sort de tous les deux me deschire le cœur,
Et plaignant le vaincu, je pleure le Vainqueur.
A ce cruel Vainqueur quel acüeil dois-je faire ?
S’il est mon Frere, Olympe, il a tué mon Frere,
La nature est confuse & se taist aujourd’huy,
1405
Elle n’ose parler pour luy, ny contre luy.
OLYMPE.
Mais pour vous ce malheur est un moindre suplice,
Que si la mort vous eust enlevé
Polinice,
Ce Prince estoit l’objet qui faisoit tous vos soins,
Les interests du Roy vous touchoient beaucoup moins.
ANTIGONE.
1410Il est vray je l’aimois d’une amitié sincere,
Je l’aimois beaucoup plus que je n’aimois son Frere,
Et ce qui le rendoit agreable à mes yeux,
Il estoit vertueux, Olympe, & mal-heureux.
Mais helas ! ce n’est plus ce cœur si magnanime,
1415Et c’est un criminel qu’a couronné son crime,
Son Frere plus que luy commence à me toucher,
Devenant
mal-heureux, il m’est devenu cher.
OLYMPE.
Creon vient.
ANTIGONE.
Il est triste, & j’en connois la cause,
Au couroux du Vainqueur la mort du Roy
l’expose,
1420C’est de tous nos mal-heurs
l’autheur pernicieux.
ANTIGONE, CREON, ATTALE, OLYMPE.
CREON.
MAdame, qu’ay-je appris en entrant dans ces lieux ?
Est-il vray que la Reine…
ANTIGONE.
Oüy,
Creon
elle-est morte.
CREON.
O Dieux ! Puis-je
sçavoir de quelle estrange
sorte
Ses jours infortunez ont esteint leur flambeau ?
OLYMPE.
1425
Elle-mesme, Seigneur, s’est ouvert le tombeau,
Et s’estant d’un poignard en un moment saisie,
Elle en a terminé ses mal-heurs & sa vie.
ANTIGONE.
Elle a sceû
prevenir la perte de son Fils.
CREON.
Ah ! Madame, il est vray que les Dieux ennemis…
ANTIGONE.
1430
N’imputez qu’à vous seul la mort du Roy mon Frere,
Et n’en accusez point la céleste
colere,
A ce combat fatal vous seul l’avez conduit,
Il a crû vos conseils, sa mort en est le fruit.
Ainsi de leurs flatteurs les Rois sont les Victimes,
1435Vous avancez leur perte en approuvant
leurs
crimes,
De la cheute des Rois vous estes les Auteurs,
Mais les Roys en tombant entraisnent leurs flateurs.
Vous le voyez,
Creon, sa disgrace mortelle,
Vous est funeste autant qu’elle nous est cruelle,
1440Le Ciel en le perdant s’en est vangé sur vous,
Et vous avez peut-estre à pleurer comme nous.
CREON.
Madame, je l’avoüe, & les destins contraires,
Me font pleurer deux Fils si vous pleurez deux Freres.
ANTIGONE.
Mes Freres & vos Fils ?
Dieux
que me veut ce discours ?
1445Quelqu’autre qu’Eteocle à t’il
finy ses jours.
CREON.
Mais ne sçavez-vous pas cette sanglante histoire.
ANTIGONE.
J’ay sceû que Polinice a gaigné la Victoire,
Et qu’Hemon a voulu les separer en vain.
CREON.
Madame ce combat est bien plus inhumain.
1450Vous ignorez
encore mes pertes & les vostres,
Mais helas ! apprenez les unes & les autres.
ANTIGONE.
Rigoureuse Fortune, acheve ton couroux,
Ah ! sans doute voicy le dernier de tes coups.
CREON.
Vous avez
veu, Madame, avec
quelle furie,
1455Les deux Princes sortoient pour s’arracher la vie,
Que d’une
égale
ardeur
ils y couroient tous deux,
Et que jamais leurs cœurs ne s’accorderent mieux.
La soif de se baigner dans le sang de leur Frere,
Faisoit ce que jamais le sang n’avoit
sceu faire,
1460Par l’excez de leur haïne ils sembloient reünis,
Et prests à s’égorger ils paroissoient amis.
Ils ont choisi d’abord pour leur champ de bataille,
Un lieu prés des deux camps, au pied de la muraille ;
C’est-là que reprenant leur premiere fureur,
1465Ils commencent enfin ce combat plein d’horreur.
D’un geste menassant,
d’un œil brûlant de rage,
Dans le sein l’un de l’autre ils cherchent un
passage
Et la seule fureur precipitant leur bras,
Tous deux semblent courir au devant du trépas.
1470Mon Fils qui de douleur en soûpiroit dans l’ame,
Et qui se souvenoit de vos ordres, Madame,
Se jette au milieu d’eux & mesprise pour vous,
Leurs ordres absolus qui nous retenoient tous.
Il leur retient le bras, les repousse, les prie,
1475Et pour les separer s’expose à leur furie,
Mais il s’efforce en vain d’en arrester le cours,
Et ces deux Furieux se r’aprochent
tousjours.
Il tient ferme pourtant & ne perd point courage,
De mille coups mortels il destourne l’orage,
1480Jusqu’à ce que du Roy le fer trop rigoureux,
Soit qu’il cherchast son Frere, ou ce Fils mal-heureux.
Le renverse à ses pieds prest à rendre la vie.
ANTIGONE.
Et la douleur encor ne me l’a pas ravie !
CREON.
J’y cours, je le releve, & le prens dans mes bras,
1485Et me reconnoissant, je meurs, dit-il, tout bas,
Trop heureux d’expirer pour ma belle Princesse,
En vain à mon secours vostre amitié s’empresse,
C’est à ces furieux que vous devez
courir
Séparez-les, mon Pere, & me laissez mourir.
1490Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle,
A leur noire fureur n’apporte point d’obstacle,
Seulement Polinice en paroist affligé,
Attens Hémon, dit-il, tu vas estre vangé.
En effet sa douleur renouvelle sa rage,
1495Et bien-tost le combat tourne à son avantage,
Le Roy frappé d’un coup qui luy perce le flanc,
Luy cede la Victoire & tombe dans son Sang.
Les deux Camps aussi-tost s’abandonent en proye,
Le nostre à la douleur & les Grecs à la joye,
1500Et le Peuple allarmé du trépas de son Roy,
Sur le haut de ses tours tesmoigne son effroy.
Polinice tout fier du succez de son crime,
Regarde avec plaisir expirer sa Victime,
Dans le sang de son Frere il semble se baigner,
1505Et tu meurs, luy dit-il, & moy
je vais regner.
Regarde dans mes mains l’Empire & la Victoire,
Va rougir aux Enfers de l’excez de ma gloire,
Et pour mourir encore
avec plus de regret,
Traistre songe en mourant que tu meurs mon Sujet.
1510En achevant ces mots,
d’une
démarche fiere,
Il s’approche du Roy couché sur la poussiere,
Et pour le desarmer il avance le bras.
Le Roy qui semble mort observe tous ses pas,
Il le voit, il l’attend, & son ame irritée,
1515Pour quelque grand dessein semble s’estre arrestée,
L’ardeur de se vanger flate encor ses desirs,
Et retarde le cours de ses derniers souspirs.
Prest à rendre la vie il en cache le reste,
Et sa mort au Vainqueur est un piege funeste,
1520Et dans l’instant fatal que ce Frere inhumain,
Luy veut oster le fer qu’il tenoit à la main,
Il luy perce le cœur, & son ame ravie,
En achevant ce coup abandonne la vie.
Polinice frappé pousse un
cry dans les airs,
1525Et son ame en couroux s’enfuit dans les Enfers.
Tout mort qu’il est, Madame, il garde sa colere,
Et l’on diroit qu’encore il menace son Frere,
Son visage où la mort a répandu ses traits,
Demeure plus terrible & plus fier que jamais.
ANTIGONE.
1530Fatale ambition, aveuglement
funeste,
D’un Oracle cruel suite trop manifeste,
De tout le sang Royal il ne reste que nous,
Et plust aux Dieux, Creon, qu’il ne restast que vous.
Et que mon desespoir prévenant leur colere,
1535
Eust
suivy de plus prés le trépas de ma mere.
CREON.
Il est vray que des Dieux le couroux embrazé,
Pour nous faire perir semble s’estre épuisé ;
Car enfin sa rigueur, vous le voyez, Madame,
Ne m’accable pas moins qu’elle afflige vostre ame,
En m’arrachant mes Fils…
ANTIGONE.
Ah ! vous regnez, Créon,
Et le Trosne aisément vous console d’Hémon.
Mais laissez-moy de grace un peu de solitude,
Et ne contraignez point ma triste inquietude,
Aussi bien mes chagrins passeroient jusqu’à vous,
1545Vous treuverez ailleurs des entretiens plus doux.
Le Trosne vous attend, le Peuple vous appelle,
Goustez tout le plaisir d’une grandeur nouvelle,
Adieu, nous ne faisons tous deux que nous gesner,
Je veux pleurer, Creon, & vous voulez regner.
CREON, arrestant Antigone.
1550Ah ! Madame, regnez & montez sur le Trosne,
Ce haut rang n’apartient qu’à l’illustre Antigone.
ANTIGONE.
Il me tarde déja que vous ne l’occupiez,
La Couronne est à vous.
CREON.
Je la mets à vos pieds.
ANTIGONE.
Je la refuserois de la main des Dieux mesme,
1555Et vous osez,
Creon, m’offrir le Diadéme.
CREON.
Je sçay que ce haut rang n’a rien de glorieux,
Qui ne cede à l’honneur de l’offrir à vos yeux.
D’un si noble destin je me connois indigne,
Mais si l’on peut pretendre à cette gloire insigne,
1560Si par d’illustres faits on la peut meriter,
Que faut-il faire enfin, Madame ?
ANTIGONE.
M’imiter.
CREON.
Que ne ferois-je point pour une telle grace,
Ordonnez seulement ce qu’il faut que je fasse,
Je suis prest…
ANTIGONE
en s’en allant.
Nous verrons.
CREON
la suivant.
J’attens vos loix icy.
ANTIGONE
en s’en allant.
Attendez.
CREON, ATTALE.
ATTALE.
Son couroux seroit-il adoucy ?
Croyez-vous, la fléchir ?
CREON.
Oüy
oüy mon cher Attale,
Il n’est point de fortune à mon bon-heur égale,
Et tu vas voir en moy dans ce jour fortuné,
L’ambitieux au Trosne & l’amant couronné.
1570
Je demandois au Ciel la Princesse & le Trosne,
Il me donne le Sceptre, & m’accorde Antigone,
Pour couronner ma teste, & ma flamme en ce jour
Il arme en ma faveur & la haine & l’amour :
Il allume pour moy deux passions contraires,
1575Il attendrit la Sœur, il endurcit les Freres,
Il aigrit leur couroux, il fléchit sa rigueur,
Et m’ouvre en mesme temps & leur trosne & son cœur.
ATTALE.
Il est vray, vous avez toute chose prospere,
Et vous seriez heureux si vous n’estiez point Père,
1580L’ambition, l’amour n’ont rien à desirer,
Mais Seigneur, la nature à beaucoup à pleurer.
En perdant vos deux Fils…
CREON.
Oüy, leur perte m’afflige,
Je sçay ce que de moy le rang de Pere exige,
Je l’estois. Mais sur tout, j’estois né pour regner,
1585Et je pers beaucoup moins que je ne crois gaigner.
Le nom de Pere, Attale, est un titre vulgaire,
C’est un don, que le Ciel ne nous refuse guere,
Un bon-heur si commun n’a pour moy rien de doux :
Ce n’est pas un
bonheur s’il ne fait des jaloux.
1590Mais le Trosne est un bien dont le Ciel est avare,
Du reste des Mortels ce haut rang nous separe,
Bien peu sont honorez
d’un don si pretieux,
La Terre a moins de Roys que le Ciel n’a de Dieux.
D’ailleurs tu sçais qu’Hemon adoroit la Princesse,
1595Et qu’elle eust pour ce Prince une
extrême tendresse,
S’il vivoit, son amour au mien seroit fatal,
En me privant
d’un Fils le Ciel m’oste un
Rival,
Ne me parle donc plus que de sujets de joye,
Souffre qu’à mes transports je m’abandonne en proye,
1600Et sans me rappeller des Ombres des Enfers,
Dy moy ce que je gaigne, & non ce que je perds.
Parle-moy de regner, parle-moy d’Antigone,
J’auray bien-tost son cœur, & j’ay
dé-ja le Trosne ;
Tout ce qui s’est passé n’est qu’un songe pour moy,
1605
J’estois Pere & Sujet, je suis Amant & Roy.
La Princesse & le Trosne ont pour moy tant de charmes,
Que…mais Olympe vient.
ATTALE.
Dieux, elle est toute en larmes.
CREON, OLYMPE, ATTALE.
OLYMPE
QU’attendez-vous,
Seigneur, la Princesse n’est plus.
CREON.
Elle n’est plus Olympe ?
OLYMPE.
Ah ! regrets superflus !
1610Elle n’a fait qu’entrer dans la chambre prochaine,
Et du mesme poignard dont est morte la Reine,
Sans que je pusse voir son funeste dessein,
Cette fiere Princesse a percé son beau sein.
Elle s’en est, Seigneur, mortellement frappée,
1615Et dans son sang, helas ! elle est soudain tombée,
Jugez à cet objet ce que j’ay dû sentir.
Mais sa belle ame enfin toute preste à sortir.
Cher Hémon, c’est à toy que je me Sacrifie,
Dit-elle, & ce moment a terminé sa vie.
1620
J’ay senti son beau corps tout froid entre mes bras,
Et j’ay cru que mon ame alloit suivre ses pas,
Heureuse mille fois si ma douleur mortelle,
Dans la nuit du tombeau, m’eust plongée avec elle.
Elle s’en va.
CREON, ATTALE.
CREON.
ET vous mourez ainsi, beau sujet de mes feux,
1625Et vous mesme, cruelle, esteignez vos beaux yeux.
Vous fermez pour jamais ces beaux yeux que j’adore,
Et pour ne me point voir vous les fermez encore,
Quoy qu’Hemon vous fut cher, vous courez au trépas,
Bien plus pour m’éviter que pour suivre ses pas.
1630Mais dûssiez vous encor m’estre aussi rigoureuse,
Ma presence aux enfers vous fust elle odieuse,
Dût apres le trépas vivre vostre courroux,
Inhumaine
je vais y descendre apres vous.
Vous y verrez
tousjours l’objet de vostre haine,
1635Et tousjours mes souspirs vous rediront ma peine,
Ou pour vous adoucir, ou pour vous tourmenter,
Et vous ne pourrez plus mourir pour m’éviter.
Mourons donc…
ATTALE, & des Gardes.
Ah ! Seigneur quelle cruelle envie.
CREON.
Ah ! c’est m’assassiner que me sauver la vie,
1640Amour, rage, transports
venez à mon secours,
Venez & terminez mes détestables
jours,
De ces cruels amis trompez tous les obstacles.
Toy justifie, ô Ciel, la foy de tes Oracles,
Je suis le dernier sang du mal-heureux Laïus,
1645
Perdez-moy, Dieux cruels, ou vous serez
déceûs.
Reprenez,
reprenez cet Empire funeste,
Vous m’ostez Antigone, ostez-moy tout le reste,
Le Trosne & vos presens excitent mon couroux,
Un coup de foudre est tout ce que je veux de vous.
1650
Accordez-le à mes vœux, accordez-le à mes crimes,
Ajoustez mon supplice à tant d’autres Victimes,
Mais en vain je vous presse, & mes propres forfaits,
Me font dé-ja sentir tous les maux que j’ay faits.
Polinice, Eteocle, Jocaste, Antigone,
1655Mes Fils, que j’ay perdus pour m’élever au Trosne,
Tant d’autres mal-heureux dont
j’ay causé les maux,
Font dé-ja dans mon cœur l’office des bourreaux.
Arrestez, mon trépas va vanger vostre perte,
La foudre va tomber, la Terre est entr’ouverte,
1660Je ressens à la fois mille tourmens divers,
Et je m’en vais chercher du repos aux Enfers.
Il tombe entre les mains des Gardes.
FIN


